AUX VINGT ANS DU PALAIS DE JUSTICE DE PONTOISE

 

Ci-dessous, le discours de Pascal Martino en hommage à Henri Ciriani

Mesdames et Messieurs,

Aujourd'hui, nous nous réunissons pour célébrer un monument, non seulement en termes d'architecture, mais aussi en tant que symbole de justice et de communauté : le Palais de Justice de Pontoise.

Ce bâtiment, qui fête aujourd'hui ses 20 ans, est le fruit d'une collaboration exceptionnelle, et nous vous remercions de nous donner, pour cette occasion, l’opportunité de rendre hommage à son architecture en général et à son architecte en particulier.

Il nous a quittés en octobre dernier et c'est avec une immense émotion que nous rendons hommage aujourd’hui à l'architecte visionnaire qu’il était, Henri Ciriani. 

Il n'était pas seulement un architecte ; il était un poète de l'espace, un artiste qui savait marier la fonctionnalité à l'esthétique. Son approche unique de l'architecture a laissé une empreinte indélébile sur notre paysage urbain et sur nos vies. En concevant le Palais de Justice de Pontoise, il a su créer un lieu qui transcende sa fonction première. Ce bâtiment n'est pas seulement un tribunal, c'est un espace où la justice prend vie, où les droits de chacun sont défendus, et où la dignité humaine est respectée.

En repensant à notre collaboration, je me souviens des nombreuses discussions passionnées que nous avons eues. Il avait cette capacité rare de transformer des idées abstraites en concepts tangibles.

Je me rappelle le jour où il est arrivé à l’agence avec un petit bout de papier, emballage d’un morceau de sucre de 5 par 8, sur lequel était dessiné l’ensemble du projet...Il y avait tout. Le concept établi ce jour-là a été respecté strictement. Ce concept réglait toutes les problématiques du projet, véritable fil conducteur du début de la conception jusqu’à la fin du chantier. Toutes interrogations, toutes décisions étaient suspendues au concept, véritable catalyseur des choix finaux et du devenir du projet.

Chaque esquisse, chaque plan qu'il proposait était le reflet de sa profonde compréhension des besoins de la société et de son désir de créer des espaces qui favorisent le dialogue, la réflexion et l’ouverture de l’espace, l’interconnexion entre le lieu et la ville, la fluidité entre le dehors et le dedans.

Il aimait expliquer son projet à tous ses partenaires, collaborateurs, amis, entreprises, utilisateurs et maître d’ouvrage. Il décrivait sont projet avec un vocabulaire issu de sa grande réflexion sur l’architecture, le Typique et l’Atypique. Le premier déterminant l’ensemble des fonctions spécifiques du programme : les salles d’audiences et les Pas Perdus, le second étant essentiellement la zone de bureaux. L’un est ouvert sur la ville en totale transparence, l’autre dessine un mouvement le long des rues. Comme une manivelle, les bureaux le long de la rue Victor Hugo laissent place à l’Ouest à la rue Gambetta, aux Pas Perdus Nord , aux salles d’audiences pénale et civiles. Tandis que les bureaux s’ouvrant en équerre pour former un jardin sur la Place Nicolas Flamelle, laissent place aux Pas Perdus Sud et aux salles d’audiences des commerces et conseils des Prud’hommes, sur le promontoire du boulevard Jean Jaurès.

Au croisement des deux lignes, au-dessus de la rue du Palais de justice, dans un mouvement aérien à dimension monumentale, la zone bureaux abrite l’accueil du Palais.

Le Palais de Justice de Pontoise est alors un exemple parfait de cette vision théorique. Avec ses lignes épurées et son intégration harmonieuse dans le paysage environnant, il incarne l'idée que l'architecture peut et doit être au service de l'humain. Ciriani a su créer un bâtiment qui inspire confiance et sérénité, un lieu où chaque citoyen peut se sentir en sécurité et respecté.

Mais au-delà de l'architecture, Henri Ciriani était un mentor, un enseignant, un homme de cœur. Il avait cette capacité à encourager les jeunes architectes, à partager son savoir et à transmettre sa passion. Son héritage ne se limite pas à ses réalisations architecturales ; il vit aussi à travers ceux qu'il a inspirés, ceux qui continuent à porter sa vision et à défendre les valeurs qu'il chérissait tant.

En célébrant les 20 ans du Palais de Justice de Pontoise, nous célébrons également l'héritage d'Henri Ciriani. Nous honorons sa mémoire en reconnaissant l'impact qu'il a eu sur notre communauté et sur l'architecture contemporaine. Son travail nous rappelle que l'architecture n'est pas seulement une question de béton et d'acier, mais une question de vie, de relations humaines et de justice.

Henri Ciriani, un architecte exceptionnel, un homme de vision et un ami cher. Que son héritage continue d'inspirer les générations futures et que le Palais de Justice de Pontoise demeure un symbole de justice, de dignité et de beauté pour les années à venir.

En nous laissant l’occasion de lui rendre hommage, vous témoignez du profond respect du lieu et de son auteur.

Pour cela, nous vous remercions infiniment !!!  Merci pour votre écoute.

CORBU pas mort. Ses quatre héritiers dans Globe

 

En septembre 1987 la revue GLOBE publiait un dossier coordonné par Valérie Tolstoï titré 

LES ENFANTS DE LE CORBUSIER, le témoignage exclusif des plus grands architectes contemporains.

Par Richard Meier, Kenzo Tange, Raj Rewal et Henri Ciriani

 Trois questions leur étaient posées:

1.       Quel est, dans l'œuvre de Le Corbusier, le bâtiment que vous préférez, et pourquoi?

2.      Êtes-vous, et en quel sens, un héritier de Le Corbusier?

3.      Que reste-t-il de Le Corbusier aujourd'hui?

 Voici les réponses:

 Richard Meier, New York

 1. La réalisation de Le Corbusier que j'ai toujours beaucoup aimée est le couvent Sainte-Marie-de-la-Tourette à Évreux-sur-Abresle, près de Lyon. Ce bâtiment est une construction isolée, se détachant sur le paysage environnant et en même temps un ensemble de bâtiments reliés entre eux de façon complexe, enfermant l'espace extérieur de la cour. C'est un espace unique tout en étant une série de bâtiments. La relation entre espace privé et espace commun est articulée à l'inverse de ce que l'on attend traditionnellement. En accord avec l'idéal monastique, il n'y a aucune vue possible sur l'extérieur à partir des espaces communs, tandis que les espaces privés, extravertis, permettent de voir le paysage alentour. 

2. Étant un des plus grands architectes du XXème siècle, Le Corbusier touche à travers son œuvre tous les architectes. Je me suis toujours retenu de faire des parallèles entre son travail et le mien, mais ses idées nous ont tous inspirés. Le Corbusier nous enseigna la création de l'espace, c'est une leçon sur laquelle nous pouvons grandir, formuler nos propres idées et les développer. Après Le Corbusier, chaque architecte doit se préoccuper du plan, de la ligne, du volume, et de leur relation avec la structure de l'espace. 

3. Mis à part l'échec évident des idées de Le Corbusier en matière d'urbanisme, son œuvre d'architecture, d'artiste, et de penseur fait qu'il est aussi présent aujourd'hui qu'il y a trente ans, quand je l'ai rencontré pour la première fois en tant qu'étudiant. Pour moi, la grande leçon de son œuvre réside en sa façon de fabriquer l'espace et d'articuler lumière, structures et espace. Incontestablement. J'ai toujours autant de plaisir à visiter la chapelle de Notre-Dame-du-Haut ou la villa Stein à Garches. Mais la relation architecture et changement social, c'est à dire l'idée que l'architecture purifierait l'esprit et nous conduirait vers une vie meilleure, est peut-être aujourd'hui dépassée. Si elle est reliée à la société dans laquelle nous vivons, l'architecture traite d'architecture et non de changements sociaux. Nous devons nous concentrer sur l'architecture de Le Corbusier, qui est admirable, et non sur le message social qu'il a voulu y attacher. 

 

Henri Ciriani, Paris

 Il m'est difficile de "préférer" UN bâtiment de Le Corbusier. Toutefois, parmi ceux que j'ai visités, le couvent de la Tourette possède une dimension territoriale en plus de ses qualités d'ordre architectural. Par la seule implantation du bâtiment, Le Corbusier révèle toute la géographie du site. Il suffit de regarder pour comprendre que l'on se trouve sur l'un des deux versants d'une ample vallée aux flancs distants, mais en forte relation de vis-à-vis. L'horizontalité forte de la ligne de faîtage oriente le poids vers le haut, qui s'adresse alors à un très grand espace. Dans le domaine de l'apparence architecturale, j'ai toujours été fasciné par la grande différence de traitement des quatre élévations qui n'affectent pas l'unité de l'édifice. Un mot sur l'espace intérieur, avec la chapelle qui nous apprend que l'architecture, pour être émouvante, n'a besoin ni de matériaux chers, ni de dimensions colossales. J'ai aussi un faible pour le Palais des Filateurs en Inde, que je n'ai pas encore visité. Là, sur la façade principale, Le Corbusier a inventé une nouvelle frontalité et un dispositif d'entrée. J'imagine aussi l'incroyable spatialité intérieure (Le Corbusier l'appelait l' « espace indicible») du bâtiment de l’Assemblée à Chandigarh, en Inde également, où mon ami Christian Devillers, un architecte que je respecte, a ressenti comme une « fissuration verticale de tout son corps » le jour de sa visite.

 2. Être un héritier de Le Corbusier, c’est avant tout se « servir » de son œuvre, la prendre comme base, comme support du travail d’architecture. C’est consacrer une vie à améliorer la « maison » de l’homme. C’est considérer l’émotion comme but ultime de l’architecture. Être un héritier de Le Corbusier n’est pas manipuler le style, mais plutôt l’esprit, l’exigence du Maître. On voit bien que c’est assez difficile d’être son héritier...

 3. De Le Corbusier il reste et il restera toujours son œuvre : ses croquis, ses dessins, tableaux, tapis sculptures, son œuvre projetée et construite, son œuvre écrite, une pensée, une intelligence, un combat. Il restera aussi le témoignage et l’œuvre de ses disciples et amis. Et, malheureusement, resteront aussi ses éternels ennemis : l’académisme, l’arrivisme, la médiocrité et le conformisme.

 

Raj Rewal, New Delhi

 1. Quand j’ai vu pour la première fois la cathédrale de Chartres en France, le bâtiment du Parlement de Chandigarh m’est tout de suite venu à l’esprit. Les formes et les matériaux de ces deux magnifiques structures, sont totalement différents, mais il y a cependant une grande similitude d’atmosphère évoquée par leurs espaces intérieurs. Il ne fait aucun doute que Le Corbusier a su imprimer sur le siège de la démocratie pendjabie tout le symbolisme spirituel de l’héritage français. Je trouve cet aspect de l’œuvre de Le Corbusier plus significatif qu’aucune autre de ses réalisations prises individuellement.

 2. Je suis impressionné par cette façon qu’a Le Corbusier de transcender son vocabulaire créatif propre, déjà considérable, afin d’explorer une expression architecturale nouvelle à chaque construction. Ses réalisations, fondées sur la rigueur et l’austérité, ont été qualifiées à tort de brutales. En fait il peut être tour à tour fantaisiste, imposant ou sublime selon l’occasion.

Ses terrasses sur le toit sont un bon exemple de ses idées. Non seulement elles peuvent être utilisées pour sécher le linge, etc...mais elle sont également un cadre agréable pour les bains de soleil ou pour prendre la fraîcheur du soir. Mais avant tout ces terrasses proches du ciel, lors des belles soirées d’été, sont une invitation, sous la lune et les étoiles, à méditer les valeurs premières. Pour ma part, j’aimerais que ces terrasses deviennent l’un des éléments essentiels de l’architecture des grands ensembles ou des bâtiments publics. Dans le Village olympique d’Asie à Delhi, la terrasse sur le toit sert de prétexte à la création d’un ensemble de bâtiments se confondant aux cours intérieures et au paysage environnant, répondant aux besoins fonctionnels, sensuel et sacrés.

 3. Nous vivons une époque de changements constants. Les réalisations de Le Corbusier, dans les domaines de la technologie de la construction et de l’urbanisme, sont déjà démodées. Mais par contre, ses concepts architecturaux tels que le pilotis, le plan libre, le brise-soleil, etc., appartiennent à l’histoire. La poésie de ses bâtiments, nourrie des valeurs profondément spirituelles et humaines, vivra toujours, traversant et barrières culturelles et modes stylistiques.

 

Kenzo Tange, Tokyo

 Jusqu’à la fin de mes études ay lycée, je ne savais pas si j’allais m’orienter vers les sciences ou les arts. C’est en voyant les dessins proposés par Le Corbusier pour le projet du palais des Soviets à Moscou en 1931, que j’ai compris que l’architecture n’était pas seulement une boîte avec des trous pour les fenêtres, comme je le pensais alors, mais que c’était quelque chose qui intégrait à la fois la technologie et l’esthétique. Je pense que je ne serais jamais devenu architecte si je n’avais pas vu ce projet. Plus tard, alors que j’étais étudiant à l’université de Tokyo, c’est le pavillon suisse à Paris, dont j’avais pris connaissance à travers des photographies, qui suscitait mon admiration et me donnait envie d’aller en Europe. Le Japon se préparait à la guerre et c’était impossible de quitter mon pays. En 1939, j’ai publié dans une revue japonaise d’architecture un article où je comparais Michel-Ange et Le Corbusier. Ces deux hommes ne sont apparus comme les novateurs de l’architecture de leur temps. Ce que Michel-Ange a apporté à l’architecture de la Renaissance, Le Corbusier l’a apporté à l’architecture contemporaine. Tous deux ont donné vie aux formes et aux espaces. Avant eux, les édifices me paraissaient vides et sans expression. Ils ont créé l’émotion. Après la Seconde Guerre mondiale, en visitant pour la première fois l’Europe, l’Unité d’habitation de Marseille m’a autant touché que lorsque j’ai vu pour la première fois la basilique Saint-Pierre à Rome.

 2. Mon travail n’a aucune relation directe avec celui de Le Corbusier. J’essaie intentionnellement d’éviter toute imitation de son style. Je suis probablement influencé par sa conception de l’architecture et de l’urbanisme, mais il m’est difficile d’évaluer la part involontaire de cette filiation. J’ai eu à plusieurs reprises l’occasion de rencontrer l’homme et je garde une profonde admiration pour lui.

3. Le Corbusier a su dépasser les contraintes du fonctionnalisme de son époque, celles de l’essor de la société industrielle, et les transformer pour donner de la vie et de l’humanité à ses créations. Maintenant que nous sommes entrés dans l’ère de l’informatique, nous devons vivre afin que l’architecture soit l’expression de la dynamique de cette évolution. Par-delà les siècles, ce qui restera de Le Corbusier, c’est une beauté éternelle née de sa lutte contra la pensée réductrice de son temps.

NOISY II MENTIONNÉ DANS LE DIAGNOSTIC PATRIMONIAL DE LA RÉGION ILE DE FRANCE

© Jean-Bernard Vialles 2015

L'ensemble de 300 logements La Noiseraie, à Marne-la-vallée est mentionnée dans le diagnostic patrimonial effectué par la Région Ile de France sur la commune de Noisy le Grand.

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Pour des informations sur l'opération La Noiseraie, cliquer ici 

Premier décembre 2025 

CIRIANI PRÉSENTE SON PROJET DE 300 LOGEMENTS A MARNE-LA-VALLÉE AU DÉBUT DU CHANTIER


Au mois de mars 1978, Marc Emery, à l'époque rédacteur en chef de la revue Architecture d'Aujourd'hui, demanda a Ciriani l'autorisation de publier le projet des 300 logements dont le chantier venait de commencer à Marne-la-Vallée. Ci-dessous le texte qu'écrivait l'auteur pour expliquer son projet. Le chantier fut achevé en 1980 et devint "La Noiseraie".